Récit

Les voyages de Jules – 11ème épisode

Diogène est arrivé au bateau à sept heures du mat’, son petit sac de croissants à la main, vêtu d’un training passé de mode mais impeccable, les cheveux bien peignés, il avait l’air tout propre. J’ai dû rester un moment bouche bée, ça l’a bien fait rire, je ne connaissais pas son rire, un peu grave, comme en sourdine. Il a fait un tour complet sur lui-même, les bras tendus, comme un artiste de cirque :

– Je suis sortable ? Je te préviens, y a une note de vase dans mon eau de toilette. Eau de Meuse, tu connais ? Et mon training, t’en dis quoi, jamais porté, 50 cents au Secours catholique !

– Ça te change !

Il a reparlé de Manon, sur un ton plus joyeux, on a échangé des souvenirs d’elle, il en avait toute une réserve, mais je ne me lassais pas, j’en redemandais. Je pourrais écrire une série comme celle des Martine que les filles lisaient à la maternelle. Manon à l’école, Manon au jardin, Manon à la cuisine, Manon au manège, j’en passe et des plus mignonnes.

Nous avons mis le cap sur Bogny, Diogène examinait l’Eugénie dans ses moindres recoins, s’émerveillait du vol d’un oiseau, de la forme d’un arbre, et quand je lui ai proposé de conduire le bateau, il a exulté, comme les petits Anglophones de Monthermé sauf qu’avec lui, l’Eugénie filait droit.

Je m’étais promis de l’inviter au Bayart, un petit resto tout proche de la halte nautique, après une visite pas trop longue du Musée de la métallurgie, j’étais loin de me douter qu’on ferait la fermeture. Diogène m’a traîné de la boutique du cloutier à la main jusqu’à la boulonnerie mécanisée, m’a expliqué le filetage, le taraudage, la forge et l’estampage. Il m’a détaillé le fonctionnement des rabatteuses, des bourriquets, de la presse à friction, des moutons à ébarber, des cisailles à lopins et du pousse-cul, ce système que les femmes actionnaient en balançant les hanches pour fileter en même temps la tige du boulon et tarauder l’écrou. Ma tête allait éclater et je suis sorti sous le prétexte de faire pisser Bayard qui nous attendait dehors. A mon retour, Diogène, tout seul dans la salle vidéo, les yeux humides, regardait pour la troisième fois le documentaire où des ouvriers métallurgistes évoquaient leur travail avec émotion et fierté. Il renaissait à la vie.

Nous avons terminé la journée par le circuit de la Grosse Boutique, démolie en 1965 après un siècle d’intense activité. Diogène m’a présenté les magasins généraux, l’atelier, la crèche et la cité de l’Echelle, où les maisons ouvrières s’alignaient en vis-à-vis sur la pente, dans son imagination tout le site grouillait encore de vie, alors que seule y survit une fabrique d’écrous.

Il a dégrisé quand j’ai rappelé Bayard, mon chien coursait un matou qui nous suivait depuis le musée :

– Bon sang, Jules, t’as vu l’heure ? Faut que j’te dise merci ! C’était… c’était un bonheur ! Mais toi, t’as dû te raser, non ? Remarque, t’en as appris pas mal sur l’histoire de notre vallée !

De le voir ainsi transfiguré par son escapade fluviale, j’ai opiné, et même ajouté :

– La météo annonce du beau quelques jours encore. Y a-t-il un autre endroit que tu aimerais visiter ?

– Pour sûr, a-t-il répondu sans hésiter. Au moins un.

– Et c’est… ?

– Haybes. Pour rendre hommage. A tous ceux qui ont perdu la vie dans cette saloperie de guerre. Comme mes parents.

– Va pour Haybes, ai-je dit (…….)

 

Mireille Maquoi   http://mireille-maquoi.be/

Suivez Jules dans ses pérégrinations au fil de la Meuse : chaque mois, un nouvel épisode de ce récit…

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